1. Le CAMES : 58 ans d'intégration académique francophone
Fondé le 26 janvier 1968 à Libreville, le Conseil Africain et Malgache pour l'Enseignement Supérieur (CAMES) est l'organisation intergouvernementale chargée de promouvoir la coopération et la mutualisation entre les systèmes d'enseignement supérieur et de recherche de l'Afrique francophone et de Madagascar. Il regroupe aujourd'hui 19 États membres et constitue l'un des rares cadres institutionnels permettant une reconnaissance mutuelle des diplômes et des qualifications académiques à l'échelle sous-régionale.
Le CAMES remplit trois fonctions structurantes. La première est la qualification et la promotion des enseignants-chercheurs, assurée par les Comités Consultatifs Interafricains (CCI), qui examinent les dossiers de qualification et de promotion des universitaires de l'espace CAMES. La deuxième est l'accréditation des formations et la reconnaissance des diplômes, levier essentiel pour la mobilité des diplômés entre pays membres. La troisième est la veille scientifique, assurée notamment à travers les Journées Scientifiques du CAMES (JSDC), dont la 7e édition s'est tenue à Lomé en mars 2026.
Le Tchad entretient une relation active avec le CAMES. En 2025, N'Djamena a accueilli la 47e session des Comités Consultatifs Interafricains (juillet 2025), marquant le retour des CCI en présentiel après la période de pandémie — un jalon important dans la consolidation de la coopération entre le Tchad et l'institution.
2. La 43e session ministérielle de Libreville : le signal politique
Du 15 au 19 juin 2026, Libreville a accueilli la 43e session ordinaire du Conseil des Ministres du CAMES, réunissant des représentants de 16 des 19 États membres — un record de participation. Les travaux techniques du Comité des Experts (15-16 juin) ont précédé la session ministérielle (18-19 juin), ouverte par le ministre gabonais de l'Enseignement supérieur représentant le chef de l'État, Brice Clotaire Oligui Nguema.
À l'issue des travaux, les ministres ont adopté plusieurs recommandations portant sur le renforcement de la qualité, de la gouvernance et de la performance des systèmes d'enseignement supérieur et de recherche de l'espace CAMES. Mais c'est une décision d'ordre politique qui marque davantage cette session : la délégation ministérielle a officiellement sollicité le soutien du chef de l'État gabonais pour l'organisation prochaine du Sommet des chefs d'État et de gouvernement du CAMES.
Ce Sommet a été institutionnalisé en 2018, lors de la célébration du 50e anniversaire du CAMES, par une décision des chefs d'État alors présents d'en faire une rencontre triennale destinée à réaffirmer l'engagement politique de haut niveau en faveur de l'enseignement supérieur africain. Il ne s'est encore jamais tenu. — Conseil Africain et Malgache pour l'Enseignement Supérieur, 2018–2026
C'est dans ce contexte que le Tchad s'apprête à accueillir ce qui constituera un événement inédit dans l'histoire de l'intégration académique africaine francophone.
3. Pourquoi N'Djamena, pourquoi maintenant ?
L'organisation du premier Sommet des chefs d'État du CAMES à N'Djamena n'est pas le fruit du hasard. Elle s'inscrit dans une dynamique de repositionnement diplomatique et institutionnel du Tchad, qui a multiplié les accueils d'événements régionaux de haut niveau ces dernières années — qu'il s'agisse des sommets de la CEMAC, des processus de dialogue interafricains, ou de rencontres institutionnelles sectorielles.
Sur le plan académique, le Tchad a engagé depuis 2025 une série de réformes structurelles dans son système éducatif : adoption du bilinguisme intégral français-arabe dans l'enseignement, création d'un Comité de réflexion stratégique sur le système éducatif, et relance du débat sur la réforme du baccalauréat. Ces réformes dessinent un contexte favorable à la tenue d'un sommet dont l'agenda politique devrait tracer les grandes orientations de l'enseignement supérieur africain pour les décennies à venir.
Enfin, le positionnement géographique du Tchad — au cœur du continent, à la jonction de l'Afrique sahélienne, centrale et de l'Est — lui confère une légitimité symbolique pour accueillir un événement qui concerne 19 nations aux enjeux convergents mais aux situations contrastées.
4. Cinq priorités stratégiques pour le Tchad au Sommet
Au-delà du rôle d'hôte, le Tchad a une opportunité rare de peser sur le contenu de l'agenda du Sommet. Cinq priorités stratégiques méritent d'être portées par la délégation tchadienne.
- Reconnaissance mutuelle des diplômes et mobilité académique. Le renforcement du cadre juridique de reconnaissance des diplômes entre États membres reste le fondement de toute intégration académique réelle. Le Tchad, dont les diplômés cherchent à valoriser leurs formations à l'étranger et dont les universités accueillent des étudiants de la sous-région, a un intérêt direct à l'harmonisation des référentiels de compétences et à l'accélération des procédures de reconnaissance.
- Numérique universitaire et plateformes d'enseignement partagées. L'espace CAMES ne dispose pas encore d'une infrastructure numérique commune pour l'enseignement à distance, la mise à disposition de ressources pédagogiques ou la certification électronique des diplômes. Le Tchad, en cours de déploiement de sa politique numérique nationale, peut se positionner comme promoteur d'une initiative CAMES pour le numérique universitaire partagé.
- Financement de la recherche scientifique africaine. La recherche dans l'espace CAMES souffre d'un sous-financement chronique. Le Sommet peut constituer une tribune pour appeler à la création d'un Fonds CAMES pour la Recherche, alimenté par les contributions des États membres et des partenaires techniques et financiers, sur le modèle du Fonds de la science africaine de l'Union Africaine.
- Parité et inclusion dans l'enseignement supérieur. Les femmes restent largement sous-représentées parmi les enseignants-chercheurs qualifiés par le CAMES. Le Tchad peut porter une initiative ciblée sur la promotion des carrières féminines dans la recherche et l'enseignement supérieur, en cohérence avec ses engagements sur l'égalité de genre dans l'éducation.
- Ancrage du CAMES dans les stratégies nationales de développement. L'un des défis persistants du CAMES est le décalage entre ses programmes et les politiques nationales d'enseignement supérieur. Le Sommet doit aboutir à un mécanisme de suivi politique renforcé — réunions annuelles des ministres, indicateurs communs de performance — qui traduise l'engagement des chefs d'État en politiques publiques mesurables.
Schéma des 5 priorités stratégiques que le Tchad devrait porter à l'agenda du premier Sommet des chefs d'État et de gouvernement du CAMES.
5. Des recommandations pour l'organisation du Sommet
Au-delà des priorités de fond, la réussite du Sommet repose sur plusieurs conditions organisationnelles et diplomatiques. En premier lieu, la préparation d'un document d'orientation — une sorte de « Déclaration de N'Djamena » — qui traduit les engagements des chefs d'État en feuille de route quinquennale pour l'enseignement supérieur dans l'espace CAMES, avec des cibles mesurables par pays.
En deuxième lieu, l'association des universités tchadiennes et des organisations étudiantes à la préparation du Sommet renforcerait sa légitimité académique et son ancrage dans la réalité vécue par les étudiants de l'espace CAMES. Des consultations préalables avec les doyens des facultés, les présidents d'université et les associations d'étudiants tchadiens donneraient au Sommet une dimension participative inédite.
En troisième lieu, le Sommet constitue une opportunité de positionner N'Djamena comme futur siège d'une antenne régionale du CAMES pour l'Afrique centrale — une présence institutionnelle qui renforcerait durablement le rôle du Tchad dans l'architecture académique francophone.
Enfin, sur le plan de la communication et de l'image, l'organisation du premier Sommet des chefs d'État du CAMES au Tchad est un événement diplomatique de premier plan qui mérite une couverture nationale et internationale soignée, associant les médias publics tchadiens, les partenaires techniques et les ambassades des 19 États membres.
6. Conclusion : une diplomatie de l'intelligence au service du Tchad
En accueillant le premier Sommet des chefs d'État du CAMES, le Tchad ne reçoit pas seulement un événement. Il prend rang parmi les pays qui définissent l'agenda de l'enseignement supérieur africain francophone. Cette diplomatie de l'intelligence — au sens littéral d'une diplomatie qui porte des enjeux de savoir, de formation et de recherche — est l'une des formes les plus durables d'influence sur le continent.
Les 58 ans du CAMES ont montré que l'intégration académique africaine est possible, mais fragile, dépendante de la constance de l'engagement politique. Le Sommet de N'Djamena doit être ce moment de renouvellement du pacte entre les chefs d'État de l'espace francophone et leurs universités. Le Tchad a les moyens — historiques, géographiques et politiques — de faire de ce premier sommet un tournant réel.
Sources
- CAMES – Conseil Africain et Malgache pour l'Enseignement Supérieur : Libreville accueillera la 43e Session ordinaire du Conseil des Ministres du CAMES, lecames.org, juin 2026.
- Ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique du Tchad : Ouverture des travaux du Comité des Experts de la 43e Session ordinaire du Conseil des Ministres à Libreville, mesrsfp.gouv.td, 17 juin 2026.
- Gouvernement.ga : 43e session ordinaire du CAMES : le Conseil des Ministres s'est tenu à Libreville, 19 juin 2026.
- Gabonreview : CAMES — Libreville au cœur des décisions stratégiques pour l'avenir de l'enseignement supérieur africain, gabonreview.com, juin 2026.
- CAMES : Le Tchad et le CAMES matérialisent leur collaboration pour le retour des CCI en présentiel, lecames.org, 2025.
- AllAfrica / Gabonews : 43ème Session ordinaire du CAMES 2026 à Libreville au Gabon, fr.allafrica.com, juin 2026.
- CAMES : 7e Édition des Journées Scientifiques du CAMES — Lomé, mars 2026, jsdc.cames.online, 2026.
MEDASH accompagne les institutions
Études stratégiques, positionnement institutionnel, conseil en gouvernance de l'enseignement supérieur et intégration numérique — contactez-nous pour discuter de vos projets.